Le manga, 60 ans après...
En 1947, la parution de La Nouvelle Ile au Trésor d'Osamu Tezuka a été l'acte de naissance du manga contemporain.
Donc aujourd'hui, c'était le premier jour de ce cycle de conférence à la MCJP. Première remarque, la salle prévue était ridiculement petite, 75 sièges pas un de plus. Du coup, je me suis fait refouler le matin, et beaucoup n'ont pas pu entrer au début d'après-midi, apparemment bien 70 personnes sont restées dehors à 14h30. Dommage, surtout que l'an dernier apparemment, une salle bien plus grande avait été attribuée. Quand même, une thématique "otaku" un samedi après-midi, cela avait de quoi attirer les gens...
Bref.
Le début de matinée était consacré au "shôjo manga", j'ai pris mon courage à deux mains pour me lever à 9h00 du mat' un samedi quitte à louper la première intervention. Apparemment, cela a surtout parlé yaoi, quelle type de lectrice (lecteur?) cela intéressait et pourquoi. Little Lou, t'as loupé quelque chose, j'imagine.
J'arrive vers 10h30, on me dit que c'est complet. La bibliothèque n'ouvre pas avant 13 heures, il n'y a rien à faire dans le coin. Bien dégouté de m'être levé pour ça.
Je vais prendre un café, et je reviens vers 11h30 à la pause de matinée pour tenter de m'incruster dans la salle. Quand tout le monde sort, il y a des têtes connues...
Des personnes s'éclipsent, et je peux rentrer au final. Des casques sont distribués pour l'interprétariat en cabine durant les interventions en anglais ou en japonais.
La première intervention que j'ai pu entendre est celle de Jean-Marie Bouissou sur "Sexe et guerre des sexes dans
GTO et
Hana yori dango" où il démontre que les valeurs cachées dans ces manga se voulant "rebelles" sont les bonnes vieilles valeurs fondamentales de la société japonaise, et l'image que chacun se fait de soi et de l'autre sexe dans ces deux titres. L'exercice est parfait formellement, on sent que l'intervenant y est bien rôdé, peut-être une vision malgré tout européenne est la seule limite à ce genre d'exercice.
Chaque présentation est suivi d'un "contre-examen", une réaction par un autre intervenant. C'est Matt Thorn, celui qui a ouvert le bal le matin, qui s'y prête cette fois, en permettant aux deux chercheurs de faire un certains nombre de réserves, remises en contexte et ajouts de nuances fort bien venues.
Ensuite, c'est Christie Barber, de l'université Macquarie de Sydney, une jeune universitaire en train de terminer sa thèse à ce que j'ai cru comprendre, qui propose une réflexion sur la fragmentation de soi dans
Gunslinger Girls. Il faut bien d'abord passer par une présentation de l'histoire et des personnages pas forcément passionante pour ceux qui ont déjà vu l'anime... Ensuite vient de nombreuses comparaisons et remarques sur l'utilisation des jeunes filles transformées en cyborgs assassins durant cette oeuvre mais il manque encore quelque chose pour bien rassembler ce faisceau d'éléments qui peuvent être intéressants, peut-être parce que la chercheuse elle-même est encore dans son cheminement de recherche ? Avec le petit temps de discussion suivante mené par Olivier Paquet et Jacqueline Berndt, on s'approche d'autres pistes plus primordiales dans cette oeuvre sans pour autant aller trop loin pour ne pas déborder sur les thématiques de l'après-midi, mais on a déjà envie de se dire que beaucoup de choses ont été mis en place dans cette histoire par rapport au public d'otaku auquel il est destiné.
Après la pause, le cycle reprend à 14h30. Pour entrer dans la thématique "otaku" de la journée.
Tout d'abord avec une présentation de Azuma Hiroki qui résume avec une passion communicative le contenu de son livre "Génération Otaku - Les enfants de la post-modernité " qui vient de paraître chez Hachette, (oui, le nom n'est pas forcément très heureux en français, fait reconnu par l'intervenant suivant). C'est la traduction d'un livre d'Azuma Hiroki paru en 2001 sous le nom original "Dôbutsuka postmodern" (Une post-modernité qui "s'animalise") du nom de la tendance qu'il met en avant dans son livre avec un sens très particulier à "animalisation". C'était le sujet d'une des présentations les plus intéressantes d'aujourd'hui à la MCJP. Il expliquait les différences entre générations d'otaku, comment celles-ci communiquaient en prenant des exemples très précis sur l'importance qu'eût Evangelion par exemple ou encore la différence entre YouTube et Nikoniko dôga...
Un petit bout du pitch du bouquin qui traine communément sur le net :
"Personne, jusqu'à Hiroki Azuma, n'avait osé étudier sérieusement leurs oeuvres phares et leurs façons de les consommer. Son ouvrage révèle la troublante adéquation entre culture Otaku et postmodernité. Perte des repères, fin des grands récits, brouillage de la frontière entre auteur et consommateur, entre l'original et sa copie : la culture Otaku est la première culture postmoderne. La réduire au Japon serait donc une erreur, car elle a déjà commencé à séduire les jeunesses du monde."
Petite Bio de l'auteur :
Hiroki Azuma, trente-six ans, enseigne la philosophie contemporaine à l'université de technologie de Tokyo. Avec cet essai, vendu à plus de 70 000 exemplaires. il s'est imposé comme l'un des, jeunes intellectuels les plus écoutés du Japon.
Il en a profité pour ouvrir un blog bilingue en japonais et français :
http://www.saysibon.com/saysidon/
On y trouve quelques entrées qui explique un peu sa démarche.
Pour une fois que quelque chose sur le sujet ne se révèle pas que du brassage d'air, ça fait du bien. ^^
C'est intelligent, c'est profond et en prise avec le sujet et ça ouvre pas mal de porte et de réflexions avec plusieurs concepts assez subtils à saisir .
C'est Michel MAFFESOLI qui a préfacé le livre d'Azuma qui réagit de manière toute aussi magistrale et très posée sur sa présentation, un petit régal de raffinement.
Ensuite, vient le tour de Gô ITÔ, l'auteur de l'essai au titre provoquant
Tezuka is dead, un ouvrage qui a fait beaucoup réagir à sa parution et allant aussi dans le sens d'Azuma. L'auteur montre le passage du
character au
Kyara (chara de character dans une autre transcription), deux concepts assez particuliers qu'il a défini après. Partant du fait que Shin-takara-jima de Tezuka n'est PAS le début du manga moderne, l'auteur définit la fin du modernisme du manga après la parution de Gunslinger Girl. (même si un tel tournant a dû s'effectuer effectivement à un moment, je ne suis pas forcément convaincu par le fait d'attacher autant d'importance à cette série certes dérangeante).
Il pense lui aussi que les grandes histoires sont révolues et que les otaku maintenant ne consomment que des kyara et non des personnages. Un kyara étant une sorte d'icône pouvant s'affranchir du récit original pour vivre dans d'autres récits, récupérés par les fans allant de pair avec le développement du "moe" par les otaku.
Encore des concepts intéressants qui méritent d'être approfondis en se plongeant dans les livres qui expliquent ces notions plus en détails. La fatigue commence à se faire sentir à ce moment, après une bonne grosse concentration sur la présentation précédente et la digestion aidant, j'ai eu un peu plus de mal à suivre. C'était passionnant, mais le rythme de l'intervenant qui lisait un peu trop son texte avait tendance à bercer un peu... ^^
C'est Patrick Honnoré (dont personne n'arrivait à se souvenir du prénom ^^; ) traducteur de Nononbâ ou de certains romans de Murakami Ryû qui a remis en contexte le livre d'ITÔ pour bien insister sur l'importance critique de ce travail (et en filant un coup de pied dans les gencives au passage, de manière assez réjouissante, il faut bien dire, à la pratique de la critique de manga en général en France assez pauvre).
Vient alors une pause bien appréciée dans la petite salle qui commence à bien chauffer... ^^
C'est alors à Marco PELLITTERI, un universitaire italien, de parler, en français, des otaku italiens. De nombreuses remarques semblaient assez familiers de par leur similitude avec certains faits français. Le point sur lequel il a bien insisté étant que le terme "otaku" désignant une réalité japonaise, ne désigne pas du tout le même phénomène en occident. Les fans italiens, ou européens, fier de s'attribuer le "titre" d'otaku, n'ont rien d'otaku dans le sens ou les conditions que cela entraine au Japon.
Etienne Barral (qui vit au Japon depuis 20 ans, auteur du livre "Otaku enfants du virtuel", inspirant le documentaire de Beineix) propose donc, dans sa réaction à la présentation de son collègue, d'abandonner ce mot pour désigner cette réalité occidentale pour en adopter un autre. Reste à choisir lequel. Le reste de cette réaction semblait bien légère par rapport à la masse d'infos données à digérer en début d'après-midi...
Victime de sa position de dernier intervenant et du temps qui pressait alors (la salle s'auto-détruisait à 18h15 ou quoi?), l'intervention de Kiyomitsu YUI de l'université de Kôbe (centrée sur la notion de "moe") devait reprendre le prémice de l'argumentaire de Gô ITÔ pour en arriver à une conclusion complètement contraire à celle développée auparavant.
L'intervenant a parlé en anglais, même si sa prononciation était très fluide, en pressant sa démonstration, qui nécessitait de connaître quelques concepts de bases de sociologie, à toute vitesse, fatigue de fin de journée aidant, je n'ai pas compris grand chose à celle-ci. La question finale assez confuse du chercheur italien parlant en anglais de sociologie en se basant sur un exemple traitant de
Hoshi no Koe de Shinkai nous acheva, je n'en ai pas compris un traitre mot...
Evidemment, ces quelques réactions et résumés à chaud sont loin de rendre justice aux théories développées déjà brièvement exposées durant la conférence.
La journée a été bien remplie et globalement d'un très haut niveau, notamment pour le développement des deux premiers invités japonais qui valaient le détour. Je n'écoutais pas au casque, mais la personne qui traduisait dans la salle parfois était d'un naturel et d'une efficacité extraordinaire. En cabine, les interprètes qui se succédaient étaient d'une qualité plus ou moins variables d'après ce que j'ai cru comprendre.
Prochaine journée, lundi avec comme thème, réception du manga en Europe, analyse stylistique et narrative, et une table ronde sur "le futur du manga". À voir. Ce n'est pas à la MCJP et c'est un lundi, il y aura donc sûrement moins de monde.
@+
Chron
« Parfois acide mais jamais amer. »
웃어라, 세상이 너와 함께 웃을 것이다,울어라, 너 혼자만 울게 되리라,